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LE SON EN CHAIR ET EN OS
MATERIALITE  VOLUME 2


Mécaniques, mécanismes, constructions sonores et autres bricophonies
Dans un premier volet, nous avons vu que les arts sonores, en s'installant dans des lieux variés, parfois surprenants,  avaient la volonté, ou tout au moins les artistes qui y participent, de se montrer autrement, voire de se montrer et de se faire entendre mieux.
Voyons maintenant comment, en étant générée par d'incroyables machines, en se glissant dans d'étranges rouages, en donnant parfois aux publics le "pouvoir" de fabriquer lui-même des sons, la matière sonore se concrétise un peu plus, de la plus simple mécanique au circuit imprimé des plus complexes.


Instruments et lutherie

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On peut penser que la création d'instruments sonores ou musicaux, dans des temps primitifs la nuance peut être très mince, remonte justement à... très très très longtemps.
Jeux avec des  bois, os, boyaux tendus, assemblages de différentes matières, façonnage des métaux, les outils du sonore ne datent pas d'aujourd'hui.
Les technologies évoluant avec la maîtrise des matériaux, tout un système de lutherie s'est progressivement installé, avec des savoirs-faire de plus en plus pointus. Les idiophones, cordophones, aérophones et autres familles se sont structurés, au gré des civilisations, des aspirations esthétiques et de ensembles musicaux qui en ont découlé.
Dans les  pratiques populaire et savantes, si tant est que ce distingo dichotomique soit toujours avéré, les violons, pianos, trompettes, hautbois, saxophones sont progressivement apparus, et sont devenus de plus en plus performants... Plus tard viendront s'ajouter, avec l'apparition de l'électricité, et par là de l'amplification, des machines électroniques, toute la famille des synthétiseurs et outils à traiter le son, ouvrant de nouvelles voies d'explorations jusque là inouïes.
La recherche du timbre spécifique, d'une ergonomie de jeu propre à servir les musiques localement jouées, ont poussé ces outils à un haut degré de perfectionnement et de  raffinement,  tant technique qu'esthétique.
Les facteurs d'orgues, les luthiers de quatuor à cordes sont devenus, et sont encore considérés, à juste titre, comme des artisans très hautement qualifiés, ou la main est au service de l'oreille, et vis et versa.
Cependant, dans les mécanismes, bricolages et constructions sonores qui nous intéressent ici, la musique n'est plus au corps des écritures et des pratiques, mais ce sont plutôt les expériences  sonores, déconnectées des système de compositions et des recherches timbrales que l'orchestre demande qui nous intéresseront.
Si l'on peut encore, d'une certaine façon, évoqué la lutherie en terme de créations d'instruments producteurs sonores, on lui accolera très souvent le qualificatif d'expérimentale, pour  dissocier les champs de pratiques musicales "Classiques". Cependant, cettte lutherie puise autant ses sources dans la recréation à partir d'instruments "classiques", ethnologiques, que de la miniaturisation des circuits imprimés et puces électroniques. Méfions nous donc des appellations trop rigidement "cataloguisante"
A voir, le Site OddMusic
Experimental Music Instruments
Harry Partch's instruments

Détournement d'instruments et extensions d'usages

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Belà Bartok en son temps à traité le piano comme un instrument de percussions. Les gens du groupe Fluxus, au cours de leurs célèbre happening, ont mis en avant le statut ôh combien sonore d'un violon ou d'un piano, lorsqu'ils les brisaient bruyamment  sous les yeux du public tantôt amusé, tantôt scandalisé.
Nombre d'artistes ont prôné une  utilisation non conforme d'un instrument de musique, par un détournement de ses modes de jeux, une extension du geste, l'adjonction d'objets, de corps ou de mécanismes étrangers, les effets d'amplification ou de traitements sonores que l'on trouve dans les musiques mixtes,  et autres modes de jeu que le luthier n'avait pas envisagé à la conception de l'instrument.
John Cage a en son temps doté le piano de nombre de sonorités inédites et inouïes, en plaçants sur les cordes et les marteaux des objets étrangers, balles de ping-pong, ressorts, vis plaques métalliques, avec ses célèbres piano préparés.
Dans les musiques contemporaines, la recherches d'effets, de bruits de souffles, de mécanismes, de cordes frottés avec des excitateurs diverses, le jeu avec  des techniques et des règles de jeu parfois aléatoires, ou improvisées, placent parfois le son, le timbre, bien en amont des  critères rythmiques, mélodiques, harmoniques, quand ceux-ci sont encore pris en compte. Les limites du musical et du sonore sont-elles atteintes ? Dépassées ? Remises en question ?
L'artiste se contente-il des sons instrumentaux, même si ceux-ci ont cherché à s'éloigner du beau son, du son lisse, comme l'un des critères d'une qualité musicale intrinsèque ?


Le nouveau, mais déja ancien,  statut du bruit

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Dans les années 20, les futuristes italiens, Russolo et Marinetti à leur tête, on affirmé haut et fort que, dans une civilisation qui devait vouer au progrès technique, à la machine, à la vitesse, une vénération sans borne, le bruit pouvait et devait devenir une composante principale de la musique. A lire dans le célèbre manifeste futuriste de "l'Art des bruits" de Russolo.
Ce même Russolo mettra d'ailleurs en pratique son manifeste en créant des "machines à bruits", bruiteurs,
Hululeurs, Froufrouteurs, Bourdonneurs, Eclateurs, Glouglouteurs, Sibileurs, Coasseurs, Crépiteurs ou Grondeurs... avec lesquels sont donnés dans les années 20 plusieurs concerts de bruits.
Ces représentations, mêlant une orchestre traditionnel et 29 bruiteurs, sont tout à fait dans l'esprit provocateur des dadas, et provoquent de véritables tollés de la part du public, quand les représentations ne s'achèvent pas en pugilat.
Ecoutez un extrait d'époque

Pierre Schaeffer reprendra cet "art des bruits" à sa façon, avec l'aide des magnétophones capables de figer le son, de le jouer en boucle, à l'envers, à l'endroit, plus ou moins vite, de mélanger plusieurs sources sonores à l'écoute, de monter des des sons bout à bout,  cette idée que tout corps sonore peut devenir élément de composition musicale. Nous reviendrons sur l'apport des démarches compositionnelles dites concrètes, et de ce que l'on nome aujourd'hui les musiques électroacoustiques, ou acousmatiques. Ecoutez le Solfège de l'objet sonore 1966
Aujourd'hui, de nombreux travaux, notamment dans les domaines que je qualifierais d'environnementaux, portent sur des phonographies, ou l'art de travailler à partir des prises de sons naturelles (paysages sonores urbains, rural, soundscapes), ou sur des réalisations pensées pour s'installer en prise directe avec les sonorités ambiantes. Donc le "son naturel" ou les  bruits ambiants , pas forcément synonymes ici de nuisance, ou de gêne à la communication comme les qualifient les théories de la communication, sont bel et bien utilisé une matière à composer du musical ou du sonore, qui utilisera le magnétophone, les matières et objets, comme des ustensiles spécialement conçus à dessein de produire des sons. On  arrive ici la une notion parfois ambigüe de la musique de bruits.

A voir et à entendre,
Le site collaboratif Sound Transit
Mapping the word with sound
de Jean-François Cavro
Kalerne, et les phongraphies de Yannick Dauby


L'ère de la récupération sonore et du joyeux bricolage

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Notre société produit aujourd'hui de milliards de tonnes de déchets, rebuts recyclés dans le meilleurs des cas, ou bien abandonnés à leur lente dégradation-destruction dans des stockages divers. Et à l'heure du développement durable... Voilà donc une manne, riche en mécanismes désuets, impitoyablement abandonnés, en matières résonnantes, pour le bricoleur qui aurait des envies de triturer des sons, à la recherche de nouveaux sons et gestes, et en même temps de nouvelles esthétiques, tant sonores que visuelles.
La construction à base de matériaux de récupération n'est certes pas nouvelle, jean Tinguely et ses méta-mécaniques sonores, Nicolas schöffer l'un des pères des arts électroniques et de l'intéractivité, et ses sculptures cybernétiques et spaciodynamiques ainsi que bien d'autres sculpteurs-assembleurs de l'art cinétique ont introduit, vers les années 50,  en même temps que le mouvement, le sonore dans leurs oeuvres.
Aujourd'hui, des artistes de renom bricolent de fabuleux mécanismes aussi bruissants, et même parfois bruyants que poétiques, ludiques et parfois un brin déjantés.
Le nom de bricophonistes, donné à son travail par Armel Plunier, me paraît assez bien leur convenir.
Citons par exemple :
Jacques Rémus, créateurs d'un orchestres de machnies à laver automates, d'un concertomatique, gigantesque machineries d'orgues mécaniques et pneumatiques, d'un carillon-automate magiquement suspendu sur des rues des ponts... et de bien d'autres belles machines dites mécamusiques.

Pierre Bastien, autre grand bricoleur et installateur de mécanos sonores, de robots musiciens, d'orchestres de chambre ornithologiques à bec...
Regardez, écoutez




Frédéric Lejunter, infatiguable installateur assemblant une mutitude de petits mécanismes animés et sonnants, à l'image parfois surdimensionnée par des sources lumineuses projetant, avec un effet loupe, les mouvements en ombres chinoises sur les parois des lieux d'exposition... Regardez, écoutez, Le carillon

Pierre Gordeeff,  jeune concepteur de superbes machineries sonores cinétiques, poétiques, et qui se prêtent parfois au jeu des musiques improvisées et de la performance live.

Alain de Filippis, et ses drôles d'expositions avec des machines sonores à manipuler, ses petites musiques de bruit à manipuler, pleines d'humour...

Jeranium et la compagnie Metalu à Chahuter, qui fabrique nombre d'engins sonores produisant râclements, tintinabulements et schuintements lorsque l'on en actionne leurs manivelles...

Armel Plunier et ses jeux sonores, sculptures musicales jeux sonores qui font le plaisir des petits comme des grands...

Lionel Stocard et sa chambre à rêver les oreilles grandes ouvertes

Ben Farey, Etienne Favre, Claudine Brahem, ... Et bien d'autres encore.

Plusieurs approches se distinguent dans cette grande fabrication sonore.
La première et une construction mécanique entièrement automatisée, qui se met en branle et suit son cycle sans forcément une intervention du public, si ce n'est parfois la mise en marche par l'installateur, ou la détection d'un mouvement via des capteurs de présence; la deuxième, souvent plus mécanique au sens premier du terme, se manipule directement par les spectateurs-auditeurs,  orchestres de machines bruiteuses, renforçant ainsi le côté ludique et intéractif de ces installations. Nous reviendrons prochainement sur les aspects intéractifs, souvent mis en oeuvre dans les arts contemporains, et plus particulièrement dans les arts multimédias, numériques, cinétiques et sonores
Parfois, la machine peut être uniquement productrice de sons, autonome ou manipulée par le public ou son créateur, mais elle peut également servir, à d'autres moments, d'instruments, ou de machines accompagnantes, à des musiciens et performeurs, à des orchestres, devenant elle-même instrument musical. Je vous disais bien que les limites et les frontières ne sont jamais très nettes.


Les circuits tordus et le  "faîtes le vous-même"

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Dernière partie de ce chapitre consacré aux constructions sonores, une pratique née il y a déjà quelques années, impulsée par l'américain Reed Ghazala :le Circuit Bending, ou littérallement, la manière de tordre, voir de torturer un circuit électronique, pour le faire chanter ou gémir, selon les cas. Ainsi, les poupées parlantes, pianos-jouets et autres orgues pour enfants se verront triturés, court-circuités, de façon à en tirer les sons les plus inattendus, et pour le peu plus bruitistes que musicaux, quoi que....
Cette pratique, si elle ne cherche pas à créer l'oeuvre d'art sublime, est pleine d'humour, voire de dérision, avec un regard décalé sur une société de consommation riche en déchets, et souvent bien pauvre en sons. Ces jouets, lâchement abandonnées à la déchetterie, retrouveront pour quelques temps une nouvelle jeunesse, et de nouvelles voix.
Des festivals de bending sont organisés ici et là, et connaissent un succès grandissants, qui redonnent à nombre de grands enfants le plaisir de bidouiller du son sans se mettre martel en tête, et sans trop bourse déliée car les vide-greniers regorgent de ces jouets sonores.

A voir les sites
Oscillateurs (fr)
Urzhiata
Octopus

Ecoutez, Orgy of Noise


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Autre pratique qui reste tout à fait dans l'idée du bricolage, proche du bending, le DIY "Do it Yourself", ou faîte le vous-même pour les anglophobes.
Il s'agit ici de bricoler des circuits, des instruments acoustiques ou électroniques, en faisant tout soi-même de A à Z. Quelques sites illustrent l'imagination sans limite de ces bricoleurs du sonore qui, là encore, n'ont d'autres prétention que de jouer avec les sons, en mettant parfois au point de véritable petits bijoux, tout droit venus de l'art brut.

A voir
Le site Instructables



Le monde du bricolage sonore, du petit objet jusqu'à l'installation monumentale en passant par la sculpture,  est donc très diversifié, parfois hétéroclite. Par la manipulation ou  la fabrication, on touche de prêt au "mystères du son", de sa fabrication, de ses principes acoustiques, de ses recettes de lutherie, de ses innombrables modes de jeu. Une autre façon que les artisans et activistes du son ont trouvé pour faire en sorte que les arts sonores se matérialisent un peu plus encore.


On pourrait d'ailleurs parler beaucoup plus longuement de la lutherie dite expérimentale et de ses incroyables découvreurs, mais cela demanderait un chapitre entier, voir plus.
Aussi, en attendant,  je vous conseille de :
- Lire Les chercheurs de sons, de Gérard Nicollet, une véritable petite bible très agréable à lire, et à regarder, consacrée à ce sujet
- Aller visiter le blog éponyme et du même auteur  pour en savoir encore plus.


A suivre...




Tag(s) : #REFLEX'SONS