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L'ENVIRONNEMENT ET
LES PAYSAGES DANS LES ARTS SONORES

(première partie)

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Poursuivons notre voyage dans le monde des arts sonores, pour évoquer un ensemble de pratiques liées à l'environnement, dans le sens quasi écologique du terme, c'est à dire s'intéressant aux sons en relation direct avec les écosystèmes dans lesquels ils se développent, et où nous vivons.
Le titre de cet article mentionne deux termes pour présenter ces pratiques sonores. Termes qui sont souvent employés de façon arbitraire, floue, comme deux synonymes, qui pourtant cachent des réalités bien différentes.
Si l'on prend le mot environnement, son sens a évolué au fil du temps, partant d'un simple espace physique et géographique circoncis, pour aller vers un ensemble d'événements et de phénomènes physiques entourant un organisme vivant (dont l'Homme), puis vers un ensemble de conditions naturelles susceptibles d'agir sur les activités humaines. Cette dernière définition nous renvoit aux approches écologiques  d'aujourd'hui.
On s'aperçoit qu' il y a une interaction constante entre l'Homme et son environnement, y compris en ce qui concerne l'environnement sonore. Chaque geste, cri, maniement d'appareils, construction de routes, de voies ferrées a une influence sensible sur l'environnement, et surtout sur l'écoute que l'on en a. Et parallèlement, chaque modification de cet environnement aura des conséquences directes sur nos modes de vie (écoute contemplative, boule Quies, double-vitrage, murs anti-bruit, procès pour tapage nocturne...).
Pour autant, on peut douter que ces intéractions soient toutes conscientes et volontaires dans l'esprit des hommes, que tous ces effets, ces actions, d'un côté comme de l'autre, aient été calculés par avance, surtout en ce qui concerne ce que j'appellerai les effets secondaires. Cette réflexion nous ramène  à des problèmes d'actualité, à savoir les dangers écologiques d'un environnement (sonore ou non) très abîmé, et force est de constater l'existence nombre de comportements dégradants, peu ou pas maîtrisés.
L'autre terme, le paysage, relève d'une vision, d'une pensée, plus située au niveau de la conception intellectuelle, même si cette dernière pourra enclencher de véritables actions.  Le terme de paysage est issu du domaine de la peinture. C'était au départ la représentation picturale d'un espace naturel , avant de devenir l'oeuvre-même (la toile) ou le genre pictural paysage. C'est aujourd'hui l'espace regardé, embrassé par le regard et celà réfère parfois une sorte d'état des lieux à un instant donné (le paysage politique, audiovisuel). Le paysage est donc une représentation mentale, plus ou moins réaliste, idéalisée, voire totalement rêvée. Le seul fait de poser un regard sur un espace, en choisissant son sujet, son angle de vue, la durée de son observation constitue une approche paysagère subjectivée.  
On peut aisément la comparer au travail du jardinier paysagiste qui va prélever des échantillons de natures (végétaux, terre, pierres, eaux...) pour les réassembler dans un espace donné : Le jardin. Ce dernier constituera une parcelle de nature apprivoisée, modelée par la pensée et la main de l'Homme créateur. On peut substituer ce geste de regard et de (re)construction  au geste d'écoute, qui lui aussi choisira ses points d'ouïe , ses postures d'écoute, et pourra ainsi procéder à une reconstruction mentale du paysage sonore, avant que de penser une modification par l'aménagement ou la création artistique. Donc entre environnement et paysage, nous n'aborderons pas les mêmes approches du sonore ambiant, et la différence est loin d'être anodine.

La naissance du Soundscape
A tout seigneur tout honneur, parlons de l'inventeur du paysage sonore, le compositeur canadien Raymond Murray Schafer. La publication de son célèbre ouvrage The Tuning of the World, imparfaitement traduit en français par le "Paysage sonore" amènera, dans les années 60, une nouvelle façon d'écouter et d'appréhender notre environnement par l'oreille, ce qui  fera naître des vocations alliant écologie et pratiques artistiques. Son projet mondial d'écologie sonore (sound ecology), ses outils d'analyse des sons constituant notre environnement, avec les critères de lisibilité, de compréhension (paysage Hi-fi ou low-fi,) les concepts d'identité sonore, autant d'éléments qui remettront en question à la fois la perception, la composition de nouveaux espaces sonores. Mais plus encore, des gestes d'aménagement proprement écologiques, dans lesquels les paramètres sonores, la qualité acoustique et le confort d'écoute dans notre vie quotidienne seront pris en compte émergeront de ces travaux. Cet aspect transdisciplinaire, entre arts, sciences de l'environnement, histoire du paysage et sociologie ne fait que confirmer la diversité des relations mises en branle entre différents domaines, qui caractérisent souvent les arts sonores.

En écoute : R. Murray Schafer sur Arte Radio


Sons naturels et nature sonore
Des matériaux à la source

Retranscrire des sons, avant de pouvoir les capturer physiquement (par l'enregistrement), et mieux encore, les conserver, voilà un rêve qui a depuis longtemps été partagé. Des écrivains, par soucis de réalisme, mais aussi pour introduire de la sensorialité dans leurs écrits, pour émoustiller virtuellement l'oreille de leurs lecteurs s'y sont essayé, et parfois avec un réel talent.

...Le matin, ennuyé de penser que mon grand-père était prêt et qu'on m'attendait pour partir du côté de Méséglise, je fus éveillé par la fanfare d'un régiment qui tous les jours passa sous mes fenêtres. Mais deux ou trois fois ? et je le dis, car on ne peut bien décrire la vie des hommes si on ne la fait baigner dans le sommeil où elle plonge et qui, nuit après nuit, la contourne comme une presqu'île est cernée par la mer ? le sommeil interposé fut en moi assez résistant pour soutenir le choc de la musique et je n'entendis rien. Les autres jours il céda un instant; mais encore veloutée d'avoir dormi, ma conscience, comme ces organes préalablement anesthésiés, par qui une cautérisation, restée d'abord insensible, n'est perçue que tout à fait à sa fin et comme une légère brûlure, n'était touchée qu'avec douceur par les pointes aiguës des fifres qui la caressaient d'un vague et frais gazouillis matinal; et après cette étroite interruption où le silence s'était fait musique, il reprenait avec mon sommeil avant même que les dragons eussent fini de passer, me dérobant les dernières gerbes épanouies du bouquet jaillissant et sonore. Et la zone de ma conscience que ses tiges jaillissantes avaient effleurée était si étroite, si circonvenue de sommeil que plus tard, quand Saint-Loup me demandait si j'avais entendu la musique, je n'étais pas plus certain que le son de la fanfare n'eût pas été aussi imaginaire que celui que j'entendais dans le jour s'élever après le moindre bruit au-dessus des pavés de la ville. Peut-être ne l'avais-je entendu qu'en un rêve par la crainte d'être réveillé, ou au contraire de ne pas l'être et de ne pas voir le défilé...

Ce texte tiré "Le côté de Guermantes" de Marcel Proust illustre la virtuosité d'une description toute empreinte de sons du quotidien, mais entendue et filtrée par le prisme de l'homme écrivain, avec sa sensibilité propre.

De leur côté, les musiciens ont aussi introduit des sons, ou tout au moins des effets musicaux les représentant dans leur compositions depuis longtemps. On pensera bien évidemment à Clément Jannequin et ses Cris de Paris,  Mozart père avec sa Symphonie des  jouets, bruitiste avant l'heure, à l'évocation des oiseaux, dont les coucous entendus dans la Symphonie pastorale de Beethoven, jusqu'au rythme lancinant de la locomotive Pacific 231 d'Arthur Honneger.

On n'oubliera pas non plus les instruments bruiteurs, évocateurs du progrès, de la modernité et de la vitesse, chers au futuriste Luigi Russolo.
Mais ce n'est qu'à l'arrivée de l'enregistrement que la capture sonore prendra toute sa dimension, à la fois comme trace, souvenir, à l'égal de la photographie qui fixera les visages, les  paysages et les scènes familiales, mais aussi comme outil de composition. Cette composition à partir de bruits objets-musicaux pour Pierre Schaeffer, et objets sonores pour Michel Chion, a été expérimentée et théorisée par ce qui deviendra le Groupe de Recherche Musicale né des studio de L'ORTF dans les années 1950. Nous reviendrons plus longuement sur les apports de la musique et de la pensée concrète dans les arts sonores actuels.


La phonographie (phonography)

Quand les micros gardent des traces tout en construisant des paysages sonores
Le terme de phonographie, littéralement "écriture des sons", est issue des recherches des musiques concrètes, ou électroacoustiques, selon que l'on s'attache plus au procédé de composition, ou au média technique de support et de diffusion. C'est semble t-il François Bayle qui l'a utilisé le premier pour définir l'inclusion de sons naturels, non retouchés, dans des oeuvres électroacoustiques de Luc Ferrari (Les presque rien par exemple).
La phonographie, souvent affiliée aux monde des chasseurs de sons, est une pratique très répandue aujourd'hui, et assez vivace dans le Nord Amérique et en Europe. Elle est également appellée de Field recording.
Le soundwalking est une pratique relevant de la phonographie. Elle consiste à effectuer une promenade, en milieu extérieur, centrée sur l'écoute de son environnement. La compositrice Hildegard Westerkamp est l'une des spécialiste du genre. Nombre de ces travaux consistent à enregistrer une promenage, avec de temps à autre des commentaires effectués " en direct", et de fait superposés à l'ambiance sonore. Ce genre de déambulations écologiques donnent à l'écoute une place centrale dans la découverte d'un paysage, qu'il soit urbain ou rural.

Exemple de soundwalking au Queen Elisabeth Park de Vancouver d'
Hildegard Westerkamp

Une nouvelle tendance exploite ces soundwalking pour proposer des visites urbaines à l'aide d'audio-guides scénarisés. Le promeneur-écoutant, équipé d'un système d'écoute portatif individuel, doit  suivre un parcours urbain, comme s'il jouait à un jeu de rôle, où observations, écoutes et consignes de déplacement ludiques alternent. (Ici-même à  Grenoble; Sound Drop, la Goutte d'Or à paris par le collectif M.U)

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Espaces sonores, espaces visuels
Cette différentes pratiques "sono-paysagères", souvent à visée écologique, tendant à vouloir conserver et faire écouter des identités sonores environnementales fortes, dans la poursuite des travaux de Murray Schafer, peuvent  être associées aux courants picturaux qui l'ont précédé. Sans vouloir de toute force créer des casiers comparatifs, on pourrait néanmoins dire que le micro a suivi le chemin du pinceau, dans sa double volonté de garder trace tout en offrant l'interprétation sensible de l'artiste.
En peinture, l'école du paysage, des marines et des représentations animalières trouvent écho dans les phonographies, le portait quand à lui peut se rattacher à l'interview, les scènes historiques dans des documentaires sonores et autres fictions radiophoniques... Seule la nature morte, dans sa fixité, comme paysage mental pétrifié, ne semble pas trouver d'équivalent, ou de rapprochements sonores, ou serait-ce dans dans le silence (de mort) ?
Autre point commun, le langage descriptif et technique des arts sonores, et particulièrement dans les pratiques paysagères, puise largement dans celui des arts picturaux, cinéma et photographie compris. On parle de champs et de plans sonores, de couleurs, de grains, auxquels on peut rajouter des termes spécifiques de Michel Chion qui parle d'audio-vision et de cinéma pour l'oreilles ( l'acousmatique, écouter sans voir).
Cependant, les expressions picturales employées dans les pratiques sonores n'induisent pas pour autant que le visuel fonctionne à l'égal du sonore, et que l'on peut calquer, dans l'écoute au quotidien et dans la création artistique, les mêmes modèles et les mêmes modes opératoires.
Mais ceci est un vaste sujet.

Question de véracité
La prise de son "naturelle" ou naturaliste, en milieux urbains compris, constitue t-elle une trace objective de l'environnement sonore ?

Non, peut-on répondre sans prendre trop de risque, pas plus que la peinture, la photographie ou le cinéma ne sont objectivement irréfutables dans les arts visuels.
Poser un micro quelque part, et pour un temps donné est déjà un acte volontaire et subjectif. Le choix du matériel, de la coloration qu'il ajoutera subrepticement à la matière initiale, le choix de la source, le "cadrage sonore", en panoramique, ou grossis, très prêt de la source, avec l'effet loupe du microphone, les déplacements effectués par le preneur de son, sans parler des éventuels traitements post-enregistrement (nettoyage, filtrage, montage...), tous ces paramètres montrent le rôle important de l'oreille et de la main du phonographiste. Ce qui d'ailleurs explicite l'expression d'écriture des sons, avec  l'aspect construction mentale subjective.
C'est d'ailleurs sur cet aspect là que la phonographie entre dans le champ des arts-sonores, au-delà d'un simple travail documentaire, d'un engagement citoyen destiné à sensibiliser les auditeurs à la défense d'un patrimoine sonore, voire à sa protection et à un aménagement de l'espace publique adapté . C'est dans ce travail d'une matière sonore quasi infinie, qu'il suffit de cueillir sur le terrain et de sa réintreprétation, et parfois de son installation plastique dans des espaces d'écoutes collectifs, des musées, ou les réseaux internet, que l'environnement auditif sert à fabriquer des paysages sonores.

Des audionaturalistes artistes
Des créations croisent aujourd'hui les travaux d'audionaturalistes, et de compositeurs acousmates. C'est le cas notamment de Bernard Fort, qui se revendique compositeur-ornithologue, élève de Jean Roché, célèbre audionaturaliste spécialistes des oiseaux. C'est ainsi que ses créations puisent largement dans des chants d'oiseaux pour donner naissance à des oeuvres originales, qui nous offrent des paysages sonores à la fois familiers et inouïs. On peut également citer Boris Jolivet, dont la précision et le "coup d'oreille" nous proposent des écoutes étonnantes, allant chercher dans les sons microscopiques des glaces fondantes pour créer d'extraordinaires paysages sonores, de même que Knud Viktor, dont les sons des vers grignotant du bois, des lapins qui rêvent et des fourmis qui courent ont épaté plus d'une oreille. Citons encore Yannick Dauby et Jean-François Cavro qui vont poser leur micros dans de lointaines contrées pour nous en redonner leur vision poétique, sous forme de témoignages-fictions qu'affectionnent aujourd'hui les phonographistes.

Nombre de sites internet participatifs, dans cette généreuse idée de créations partagées et libres d'accès nous font à entendre de copieuses banques sonores, certes disparates, mais véritables cavernes d'Ali-Baba recelant de petites perles auditives pour qui prend le temps d'y fouiller (SoundTransit, Kalerne, Quiet American, Phonography, Mapping the World with sounds...).
D'autre part, la production de supports sonores (CD) traitant de l'environnement sonore ne touchant pas de larges publics, les réseaux de distribution sont adaptés, souvent liés à des associations, labels ou collectifs d'artistes (l'Oreille verteEarthear, Sitelle...) qui développent des modes de diffusion adaptés à leurs projets et publics (revues CD, réseaux internet, rencontres et symposiums...)

Ecologie sonore, pédagogie et arts sonores
Les pratiques liées à l'environnement sonore travaillent régulièrement sur l'écoute ambiante, avec des objectifs de sensibilisation et de pédagogie. Apprendre à connaître son milieu auditif, aborder la ville par l'oreille, ne plus penser en seuls termes de nuisances et de bruit, toutes ses visées sont régulièrement illustrées et accompagnées par des interventions artistiques, des résidences, des ateliers... Des associations comme Aciréne, avec Elie Tête, oeuvrent simultanément sur des études d'environnements, des formations pédagogiques et des créations artistiques sonore (oeuvres de supports, installations environnementales, installations sonores  ludiques...). Citons encore une experience des plus intéressantes puisqu'il s'agit de travailler autour des sons de l'électricité dans le paysage. (Cordemais écoute l'électricité par Volume-collectif). Promenons également nos oreilles sur les rives du Taurion, via les micros de Cédric Peyronnet, belle leçon d'écoute paysagère sensible s'il en fut (Cartographie sonore du Taurion).

D'autres liens intéressants (à compléter)
Ingeos (Cédric Peyronnet)
Kaon
Sonicpostcards
The World Forum for Acoustic Ecology (WFAE)
Archimeda
Bruxelle nous appartient (BNA)
Sonatura

Dans un prochain volet, nous aborderons les notions d'environnement et de paysages sonores au travers des réseaux, les espaces virtuels d'internet, et des différentes  formes d' installations sonores paysagères.






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