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LA PEDAGOGIE DU PAYSAGE SONORE (1)
Par l'exemple





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Bastien Gallet, dans son ouvrage  "Composer des étendues", parle des  "paysagistes sonores" comme des artistes ne cherchant pas à révéler des caractèristiques acoustiques d'un lieu, sous-entendu à "apprendre" ce lieu , à mieux le connaître par l'écoute, mais plutôt d'artistes se servant d'un lieu comme support à ce qu'il veulent nous faire entendre.  L'auteur nous explique que, si l'on ne peut pas gommer l'empreinte acoustique préexistante d'un lieu, on peut "agir par recouvrement", en lui plaquant une "seconde peau sonore", via l'installation, qui viendra, par superposition, modifier  notre perception d'un espace. Cette approche est très intéressante, offrant une perspective de composition paysagère purement esthétique. Le lieu est au service de l'oeuvre, il prête ses espaces, ambiances sonores  comprises, pour la création de nouveaux paysages auriculaires surajoutés
Toutefois, certains artistes ont la volonté de révéler les espaces ambiants, par des projets éducatifs couplant des expériences d'écoute in situ, des dispositifs d'amplification, des outils de traitement permettant la reconstruction de paysage, et ceci dans une approche à la fois ludique et pédagogique. Dans ces démarches, le sensoriel, l'analyse, l'expérimentation jouent conjointement un rôle important, sans pour autant négliger l'approche esthétique, jusqu'au geste de création artistique que l'on qualifiera ici d'oeuvres sonores paysagères.
C'est bien souvent, et de façon très logique, d'une pédagogie de l'écoute dont il s'agira de prime abord.
Capter son environnement, le comprendre, apprendre à l'aimer sans préconçus, sans le passage obligé qui ramène trop souvent la quasi totalité de l'écoute environnementale aux bruits, aux nuisances, à la pollution sonore, aux mesures répressives, aux droits et aux devoirs, est certainement l'un des objectifs prioritaire...
Montrer que l'environnement peut aussi être, y compris en milieu urbain, source de plaisir, voire de jouïssance, à l'égal d'une composition musicale, d'une création sonore, constitue une ligne de conduite qui amènera les artistes sonores à inventer de nouvelles postures d'écoute, de nouveaux outils, matériels ou intellectuels, de nouvelles formes de créations paysagères.
Parmi les outils, les phonographies (fields recording) seront bien évidemment l'un des premières moyens de poser une oreille neuve sur le paysage, de lui trouver des cadres d'écoutes, des champs auditifs, des profondeurs, des tonalités, des ambiances, d'en déceler la richesse (ou la pauvreté) des sources, les effets acoustiques que comporte intrinsèquement chaque lieu.
Le traitement audionumérique, offrant la possibilité de monter, mixer et traiter les sons de l'environnement, complètera logiquement la trousse à outils du "paysagiste sonore", lui permettant de recréer ses propres terrains d'écoutes, ses jardins sonores virtuels, sortes de paysages sonores idéalisés, ou au contraire territoires auditifs inquiètants, obscurs et tragiques, à la manière d'un Jérome Bosh.
Toutes les écoutes-visionnaires sont permises.
Enfin, l'installation, qu'elle soit acoustique ou matérialisée via une conception plastico-sonore, la sculpture, un dispostif d'amplification in situ, en temps réel, et toutes autre démarche touchant les travaux de plastiques sonores viendront, comme le dit Bastien Gallet, ajouter les couche d'écoute à celle préexistante, titillant l'oreille (et l'oeil) dans une nouvelle approche de nos écoutes ambiantes.
Mais le plus explicite est de se servir d'exemples de terrains, déjà réalisés, pour montrer l'intérêt de ces pratiques pédagogiques audio-paysagères.

Au départ, en écrivant cet article, je pensais proposer un tour d'horizon global de ce qu'étaient les pédagogies paysagères, abordées au travers du filtre des arts sonores. Mais, au fil de l'écriture, j'ai pensé, devant la richesse des expériences, qu'il vallait mieux thématiser, et donc réduire quelque peu cette approche, en prenant un exemple spécifique,  pour ne pas aborder trop superficiellement le sujet.
C'est donc un premier volet consacré aux "villes sonores" que je vous propose ici.

Commençons notre petit tour d'horizon avec Jean-François Cavro, artiste lyonnais, preneur de son qui n'a de cesse que de parcourir le Monde, micros en main et oreille affutée, pour tenter de nous faire toucher du doigt (et de l'ouïe) l'identité sonore d'une ville.
Quelles sont les composantes sonores qui façonnent les cités ?
Notre oreille s'y retrouve t-elle, s'y repère t-elle, prend-elle du plaisir à arpenter les rues tous pavillons dehors ?
Que peut-on considérer comme des ancrages de notre écoute, des phares auditifs, des repères sonores temporels, géographiques, patrimoniaux, culturels, qui font que l'on se reconnaîtra dans nos espaces de vie ?
Que se passera t-il demain si l'explosion géographique urbaine, ammorcée dès le XIXe siècle s'intensifie encore ? Comment contrôlerons-nous les sons ambiants, préserveront - nous des havres de paix, des ilôts de plaisir auriculaires, où la communication sera aisée, où l'écoute restera riche belle et diversifiée ?
Quelle(s) trace(s) peut-on garder d'un environnement sonore constamment mouvant, et quelle et la valeur ce cette trace ?
Enregistrer la ville, c'est certainement aborder ces questions, à la fois patrimoniales et prospectives.
La pose de micros aux quatre coins de l'espace urbain, essentiellement publique, le montage sonore,  entre portraits - carte postale de villes et subtiles compositions de Jean-François Cavro, me poussent à réfléchir à toutes les questions que je viens d'écrire.
L'acte pédagogique est fort. Capter et proposer à l'écoute les sons de la ville relève d'une volonté didactique, d'une médiation entre environnement sonore urbain et écoutants potentiels, d'une pédagogie active et sensorielle, pour petits et grands.
Pédagogie à destination de l'adulte, citoyen plus ou moins conscient de son rôle non seulement d'écouteur publique, mais aussi de fabriqueur et modeleur, souvent inconscient, d'environnements sonores
Pédagogie également pour les enfants, citoyens en devenir et futurs garants de nos espaces de vie. Lourde tâche au regard de ce que nous leurs laissons en héritage !
L'autre façon de sensibiliser un plus grand nombre aux aventures sonores urbaines qu'utilise JF Cavro, est de partager nombres de belles prises de son,  de la ville de Pondicherry par exemple, accessibles à tout un chacun via le média internet. (voir les liens en fin d'article)

Voici, extrait, d'un site d'éducation du Ministère de la culture, un article qui explique de façon fort complète et claire, le travail de Jean-françois Cavro, artiste sonore éco-urbain.



Le son, la musique et la ville

… En tendant l’oreille,

les bruits racontent le monde…

Jean François CAVRO  : compositeur – artiste du son

 

44 rue Raulin 69007 Lyon France

 

email : jfcavro@yahoo.com

 

”Dans La génération Invisible, j’envisage les possibilités qu’offrent des milliers de personnes munies de magnétophones portatifs, des messages transmis comme par tam-tam, une parodie d’allocutions présidentielle résonnant à travers balcons, fenêtres, murs et cours, à laquelle font écho des aboiements de chiens, des gromellements de clochards, des bribes de musique et des rumeurs de circulation dévalant des rues ventées, traversant les jardins publics et des terrains de foot. L’illusion est une arme révolutionnaire.“

 

William BURROUGHS - ”La révolution électronique“

 

“Bien plus que les couleurs et les formes, les sons et leurs agencements façonnent les sociétés. Avec le bruit est né le désordre et son contraire : le monde. Avec la musique est né le pouvoir et son contraire : la subversion. Dans le bruit se lisent les codes de la vie, les rapports entre les hommes. Clameurs, mélodie, dissonance, harmonie ; lorsqu’il est façonné par l’homme avec des outils spécifiques, lorsqu’il envahit le temps des hommes, lorsqu’il est son, le bruit devient source de projet et de puissance, de rêve : musique.”

 

Jacques ATTALI - “Bruits”

 

”Les sons n’ont pas de but ! Ils sont ! tout simplement. Ils vivent. La musique, c’est cette vie des sons, cette participation des sons à la vie, qui peut devenir – mais pas volontairement – une participation de la vie aux sons. En elle-même, la musique ne nous oblige à rien.“

 

John CAGE - ”Pour les oiseaux”.

 

“Si on faisait passer le public par un sas – sans que cela ne devienne un rituel – où on lui demande d’arrêter de parler, de s’agiter, si on l’habituait à une lumière moindre, s’il avait le temps de faire le vide en lui, il serait plus aisément atteint par le spectacle. Le public doit travailler. S’il ne travaille pas, c’est un art de digestion, de distraction. (…) C’est un effort de découvrir un livre qui parle de choses inconnues, de lire la science, la philosophie, assister à un spectacle aussi si cela doit faire atteindre d’autres choses. Je joue avec les seuils de perception. On perçoit des choses différentes si on perçoit les sons bas et si on doit faire un effort pour les entendre.” – Claude REGY, Metteur en scène - interview : libération du 17 avril 2004

 

“J’aime l’anarchie des cités, la crasse, l’air vicié, le danger dans la rue.

 

Ce qui me plait à moi, c’est les klaxons qui gueulent et les trottoirs sales.”

 
Charles BUKOWSKI
 

”L’environnement inclut la distance. (…) Le problème de la distance est un thème récurrent chez moi. Je n’aime pas être trop près ni trop loin. Je n’ai jamais trouvé la bonne distance.” Raymond DEPARDON - “Errance


Jean François CAVRO,compositeur et artiste du son, élabore depuis plusieurs années une œuvre musicale appartenant au quotidien. Son écoute ne repose plus sur l’obligation d’en suivre d’un bout à l’autre le déroulement. Il s’agit d’une musique dont chacun des instants qui la composent se suffisent à eux-mêmes. Les événements sonores que le compositeur propose font éclater l’espace et le temps traditionnels du concert. Sa musique est partout où nous nous activons. Le temps musical ne se limite plus à la cérémonie du concert. L’espace est pris totalement en compte. Jean François CAVRO se définit alors comme l’organisateur qui aménage et assume les conditions de la liberté d’écoute de l’auditeur.

Jean François CAVRO travaille sur une conception “paysagère” de l’œuvre artistique, dans laquelle le créateur est celui qui met à disposition un système de révélations, destiné à être pratiqué par les spectateurs eux-mêmes. Cette conception de l’œuvre se situe hors du champ de la représentation, hors de l’écran élitiste. Cette approche du travail de l’artiste produit nécessairement une ouverture de l’œuvre. L’accent est fortement porté sur les possibilités et les transformations que l’œuvre est susceptible de produire dans la vie ordinaire.

Jean François CAVRO est un artiste du son urbain. Son matériau c’est la Ville, une ville qui s’exprime, qui se manifeste. Le bruit, c’est l’autre. La sécurité, c’est de se sentir à plusieurs, savoir où est l’autre, de sentir sa place... alors que le silence, c’est l’abandon.



Personne ne peut vivre sans faire de bruit…

Jean François CAVRO travaille sur la mémoire sonore des villes. Partout, dans les métropoles du monde entier, les flux urbains, la circulation automobile et les climatiseurs imposent leur empreinte sonore dominante. Depuis le milieu du siècle dernier, l’industrialisation et la mécanisation ont imposé aux villes une nouvelle cartographie sonore. Les villes adoptent leurs nouvelles identités et les façonnent selon leurs propres codes. Ainsi, des centres commerciaux aux complexes sportifs ; des conversations anonymes aux marchands et aux musiciens des rues ; Tokyo n’est pas au même diapason que Lyon et Montevideo ne sonne pas comme Bombay. Il existe un langage des villes qui n’est pas seulement relatif à la langue qui y est parlée.

L’histoire du son est celle de la perte de sa valeur de repère dans notre environnement contemporain, par sa multiplication et le chaos qui en découle. Un environnement sonore reflète les conditions qui le produisent et fournit de nombreuses informations sur le développement et les orientations d'une société. Lorsque l'on voyage, les sons nouveaux nous frappent. Le paysage sonore du monde change. Les bruits de la nature disparaissent, masqués par l'omniprésence de la machine industrielle. L'homme moderne habite aujourd'hui un univers acoustique qu'il connaît peu ou mal. L'homme occidental laisse, partout dans le monde, sa carte sonore, sous forme de technologie venue, ou inspirée, de l'Occident. Des bruits, il y en a partout. Certains prédominent et masquent totalement une multitude d’autres “petits bruits” proches de nous, qui sûrement nous aideraient à mieux vivre si l’on pouvait les entendre. La multiplication sur toute la planète des usines et des aéroports rejette la culture locale à l'arrière-plan. Où que l'on voyage aujourd'hui, cela s'entend, mais n'est frappant que dans les endroits du monde les plus reculés. L'augmentation des niveaux sonores constitue le trait le plus marquant de l'environnement acoustique de l'industrialisation. Le monde souffre d'une surpopulation sonore. L'information acoustique est si abondante que seule une part infime en est perçue de façon distincte. Dans ce paysage sonore poussé à son extrême, il devient impossible de savoir, lorsqu'il y a message, ce qu'il faut écouter.

Entendre, c’est ainsi se confronter à l’inéluctable. Autant l’œil peut s’amuser à ne regarder que ce qui l’intéresse, autant l’oreille subit et reçoit un foisonnement de sons. Ces sons nouveaux diffèrent en qualité et en intensité de ceux du passé. Des bruits plus nombreux et plus puissants, difficiles à distinguer les uns des autres, ont envahi, de toute part la vie de l'homme.

Quelle est alors la relation entre l'homme et son environnement acoustique ?

Qu'arrive t-il lorsque ce dernier se modifie ?

- Ecouter et Relever les nombreuses et parfois imperceptibles traces sonores, c’est tout d’abord trier l’anecdotique et le superflu de l’incontournable pour ensuite décoder l’âme sonore de la ville. Les bruits les plus nombreux et les plus élevés en décibels ne sont pas toujours les plus caractéristiques de l’identité d’une ville et de l’activité de ses habitants.

- Travailler sur un paysage sonore c'est relever les changements intervenant dans la perception et le comportement de ceux qui l'habitent.

- Interroger et modifier son environnement sonore devient alors un geste citoyen.

- Composer un portrait sonore c’est ensuite tenter de hiérarchiser le chaos, de re-équilibrer le paysage environnant en inscrivant les empreintes sonores dans une forme redéfinie, idéalisée...


Un paysage en tant que son n’a pas d’existence propre en dehors de l’écoute qui est portée sur lui.


Montevideo – Uruguay – 2002

Écouter ,

c’est d’abord

se taire

pour mieux

entendre .

école Maternelle Painlevé – Lyon – 2003


Calcutta – India – february 2003

Une image n’évoque jamais un son alors qu’un son évoque toujours une image .
Jean François CAVRO

Il est diplômé du Conservatoire National de Région (CNR - classe de Denis Dufour) et du Conservatoire National Supérieur de Musique (CNSM - classe de Philippe Manoury et Denis Lorrain) de Lyon, en composition instrumentale, électroacoustique et informatique musicale. Il a également suivi le cursus de DEAIRCAM (Institut de Recherche et de Coordination Acoustique/Musique - PARIS). Son travail de composition tente de rendre indissociable le langage instrumental, l’univers sonore concret et électronique et les paysages sonores urbains. musicologie du XX ième siècle à l’

Il se présente comme artiste du sonore en développant parallèlement à son travail de composition un vaste projet sur les paysages sonores, mémoire vivante du monde contemporain. Ce travail sonore s’inscrit dans une réalité urbaine. Son approche de musicien ouvre un champ autre à la lecture classique d’une ville : il nous révèle les sons et la voix de la ville. Par une exploration passant par la collecte d’instantanés sonores, il élabore une cartographie nouvelle. Elle alterne des échelles de sons diverses partant du fond sonore général d’un hall de gare jusqu’au détail comme la voix d’un marchand ambulant dans la rue... vrai puzzle ou kaleidoscope sonore renvoyant aux multiples facettes et images urbaines.

Il définit la ville non seulement comme un lieu mais aussi comme une accumulation de mouvements pluriels et d’expériences simultanées. La ville est un véritable palimpseste où se lisent les couches de l’histoire : les bâtiments gardent en eux une mémoire. Ils sont le témoins d’une époque, d’un temps passé, présent ou futur. A l’inverse l’environnement sonore est oublié, fugace, éphémère. jean françois CAVRO fixe cette mémoire sonore en perpétuelle transformation et nous permet de l’analyser et de mieux comprendre ainsi notre société. Celle ci est de plus en plus urbaine, les sons industriels remplacent un par un les sons naturels. Les villes s’étalent dans une péri-urbanisation. jean françois CAVRO nous éclaire, par sa démarche, sur l’évolution de ce phénomène. Par ses constats et questionnements il peut donner des réponses et des orientations à suivre pour les acteurs de la ville. Par son travail minutieux de construction et de déconstruction sonore, le compositeur nous pose ainsi les questions : “Aujourd’hui où vivons nous et Que devons nous écouter ?”. Cette simple question constitue peut-être tout l’enjeu d’une composition musicale conçue dans une réalité sonore urbaine : témoigner de l’identité sonore des villes. Une telle prise de conscience peut sans doute contribuer à révéler la vigueur des lieux dans lequel nous vivons.

Des sites à voir et à entendre :

http ://perso.wanadoo.fr/topophonicity
http://audioblog.arteradio.com/mapping-the-world-with-sounds/frontUser.do?method=getHomePage






Tag(s) : #PEDAGOGIES ET TRANSMISSION