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FIELD RECORDING ET ART SONORE

TENDRE LES MICROS, UN GESTE ARTISTIQUE

 

 

 

 

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Pour ceux qui, comme moi, sont particulièrement sensibles aux pratiques artistiques où se croisent création sonore et approche environnementale, le field recording est un champ incontournable. Difficile à traduite en français sans paraphraser, cet "enregistrement de champs" recouvre en fait moult techniques, esthétiques, sensibilités et même parfois objectifs.

Internet nous permet néanmoins aujourd'hui d'avoir une vue assez précise  des richeses du field recording, si l'on sait où chercher...

 

Jean-Grégoire Muller, de la Médiathèque de la Communauté Français Belge ayant écrit à ce sujet un article très intéressant, je vous le propose ici comme introduction, fort bien documenté du reste, à ce sujet.


Je me suis permis, pour plus de lisibilité, d'actualiser l'article en transformant les renvois hypertextes dirigeant vers des références bibliothécaires en liens vers les artistes cités, et de rajouter une sélection de sites venant compléter cette présentation.


 

FIELD RECORDINGS, DES MICROS POUR RACONTER LE MONDE

Jean-Grégoire Muller, Médiathécaire Rock, Passage 44

 

 

 

PRÉSENTATION


UN MONDE ET DES MICROS

Les albums de field recordings révèlent une multitude de manières de tendre le micro vers le monde, en s'intéressant à des objets très diversifiés :

  • la vie quotidienne domestique
  • la vie d’un lieu, d’un village , d’un lieu naturel, d’une région 
  • certaines activités particulières liées à des industries  ou des métiers 
  • des cérémonies folkloriques ou religieuses 
  • ou plus largement, des situations sonores remarquables aux oreilles du collecteur, par exemple des chants d’insectes en Asie du sud-est 

Le ton des albums varie. Certains auteurs manifestent une empathie évidente avec leurs sujets. Dans La Rioja , Alejandra Salinas enregistre les moments de vie très musicaux de la région espagnole dont est originaire sa famille. Quand Chris Watson passe plusieurs jours en planque pour enregistrer le cri d’un animal, il y a une passion évidente pour la vie sauvage et la nature, doublée de l’excitation de capter des sons réputés difficiles à saisir.
Le voyage est la source première de l’album Bon Voyage!  de Aki Onda. Voyageur muni d’un micro plutôt que d’un appareil photographique, il compile et superpose ses enregistrements jusqu’à ce que ceux-ci se mettent à former une masse sonore qui figure le vrombissement du monde. Le voyage entre la Suède et la Russie de Johannes Helden est aussi la source sonore de son album Sketchbook

 . Les sons sont ici amortis par un traitement électronique tendant à l’abstraction. Quiet American  exploite de manière tout à fait documentaire ses voyages en Asie, en récoltant des sons qui ont trait à l’eau et à son usage -notamment l’irrigation- dans ces régions.
Quand d’autres captent le monde, on dirait pourtant que c’est eux-mêmes qu’ils essayent d’entendre, écoutant l’environnement sonore comme un miroir leur renvoyant leur position dans l’univers. Les courtes séquences de Jason Kahn  sont comme un journal que lui seul peut comprendre, Justin Bennett  semble égaré, visiteur sans but, dans le brouillard de la ville. Mark Poysden  a placé un micro sur un appui de fenêtre lors d’une pluvieuse nuit d’été. Koura  recueille les moments de sa vie quotidienne d’expatrié au Japon…



TENDRE LE MICRO DANS LE MONDE, UN GESTE ARTISTIQUE

L’enregistrement en studio est une manière d’arracher la musique ou plus largement le son hors du temps qui s’écoule. Il enferme le son sur un support qui lui permettra d’être dupliqué et ensuite écouté, sur un CD par exemple, dans les situations les plus diverses, sans aucune référence au lieu ni au moment dudit l’enregistrement. Le studio agit comme un «effaceur», il décontextualise.
Sortir le micro, c’est au contraire capturer un moment et un lieu précis liés aux circonstances de l’enregistrement. L’artiste anglais David Tremlett a réalisé en 1972 une œuvre intitulée The Spring Recordings, qui fait partie de la collection de la Tate Modern de Londres. Elle consiste en quatre-vingt-une cassettes audio posées sur une étagère, contenant chacune un enregistrement en plein air d’un lieu rural d’un des comtés composant le Royaume-Uni. Tremlett déclare que «le voyage de l’artiste et sa rencontre avec chaque lieu est déjà une œuvre d’art».
Chris Watson, preneur de son professionnel oeuvrant pour des documentaires sur la vie sauvage, décrit précisément les stratagèmes ingénieux par lesquels il arrive à placer son micro au plus près des animaux sauvages dont il veut enregistrer les cris . Expliquant les coulisses techniques de son activité, assez extraordinaires et très éloignées des routines de studio, il renforce à la fois la dimension documentaire et artistique de son travail. Documentaire, parce qu’en expliquant les conditions d’enregistrement, il révèle que son objectif est la captation du réel, de phénomènes existants. Artistique, parce que Watson est d’une grande exigence quant à la qualité et l’expressivité de ses enregistrements, et surtout parce que le dispositif technique est présenté comme condition nécessaire à l’accomplissement d’une idée. Les disques de Watson témoignent d’ailleurs, par le son stricto sensu ainsi que le montage, d’une qualité autre que documentaire. Ils restituent quelque chose de plus abstrait, de plus trouble, quelque chose du son du monde et de la nature auquel l’humain n’est pas habitué.

  

CAPTURER UN MOMENT QUI SORT DU QUOTIDIEN

Certains titres de field recordings capturent des événements qui sortent du quotidien, qui sont des moments d’une certaine importance sociale, comme les carnavals, les fêtes populaires ou religieuses. Le carnaval de l’île de Skyros en Grèce, par Steven Feld au cours de ses pérégrinations aux quatre coins de l’Europe à la recherche de sons de cloches ou la parade de Jamaica Day à Brooklyn, important événement pour les New-Yorkais originaires des Caraïbes, que Charlemagne Palestine a enregistrée en 1998. Palestine a sélectionné une heure de son enregistrement et y a surimposé des nappes analogiques et synthétiques caractéristiques de son oeuvre. Si c’est la richesse sonore de l’extrait qui l’a convaincu de l’utiliser, Palestine revendique aussi la valeur ethnographique de son enregistrement.
Autres sons qui signalent la sortie du quotidien, ceux des feux d’artifice, fréquemment capturés. Joshua Abrams choisit celui du 4 juillet, fête nationale aux États-Unis . Quelques pétards sur une côte française sont insérés entre deux titres musicaux par Gastr Del Sol. Jonty Semper a, lui, rassemblé les enregistrements radio de la BBC des deux minutes de silence commémorant chaque année l’armistice de la Première Guerre mondiale.
Des rituels plus modernes sont aussi l’objet de certaines prises de sons, ainsi Santa Pod , du nom d’un circuit de courses de dragsters dans le Northamptonshire, témoigne de l’ambiance qui y règne lors d’une journée de courses.



ENREGISTRER LA GÉOGRAPHIE HUMAINE

Le monde dans toute sa diversité est objet potentiel de captations sonores. Toutes les régions, tous les environnements. La ville y a bien sûr sa part. Récemment, les villes de Göteborg  et Bruxelles  ont fait l’objet de portraits sonores, anthologies recueillant les contributions de nombreux artistes autour de ce thème imposé. Enregistrements d’ambiance, témoignages et compositions musicales s’y côtoient et finissent par former un portrait diffracté de la vie urbaine. Les villes lointaines sont sources d’émerveillement facile pour les oreilles occidentales. La balade sonore de Sarah Peebles à Tokyo  relate cet enchantement de l’ouïe dans la profusion de l’espace urbain, tout comme les enregistrements de Tobias Hazan pour la compilation Sub Rosa Sessions – New York September 1996 . Henri Pousseur use aussi d’ambiances urbaines dans sa pièce Liège à Paris  datant de 1977. Le lieu urbain est l’objet d’une étude plus clinique chez Michael Rüsenberg. Dans Real Ambient Vol.04 , il étudie différents aspects du site de la Défense près de Paris. Éléments des bâtiments comme les escalators ou les appareils d’air conditionné, moyens de transport, usages du lieu parfois imprévus comme un assemblement de rappeurs sont répertoriés par Rüsenberg, livrés dans des séquences brutes et également proposés à des musiciens comme sources pour des remix.
Organum, entité musicale dirigée par David Jackman, aime à enregistrer dans des conditions sonores spécifiques. Dans Vacant Lights, c’est un site de trafic routier qui est le support des discrètes résonances ordonnées par les musiciens. C’est un tunnel et son trafic qui sont également au centre d’une performance de Akio Suzuki Tubridge . Dans ces deux cas, les artistes proposent d’abord un portrait sonore fidèle du lieu avant de commencer à modifier celui-ci de manière insidieuse.
Le Cityscape de Justin Bennett  surprend la vie silencieuse de la ville, de ses cours, de ses rues vides, de sa calme activité hors des heures de pointe et des centres commerciaux.



LE MICRO TÉMOIN D'UN MONDE QUI DISPARAÎT

Les lieux naturels sont également des objets de captations. Ils sont parfois inhospitaliers. Le désert, pour Steve Peters, qui dresse le portrait à la fois d’une journée et d’une année d’un site dans le Nouveau-Mexique. Les glaciers, choisis par Chris Watson ou encore Lionel Marchetti. Peter Cusack a, quant à lui, collecté les sons du lac Baïkal en Sibérie au moment de sa fonte, à la fin du mois d’avril. Outre le son des morceaux de glace qui s’entrechoquent, il a également recueilli quelques moments impromptus de la vie des habitants du rivage, comme cette personne qui tombe au travers de la glace qui se brise et dont la trace sonore se propage sur plusieurs centaines de mètres jusqu’au micro immergé de Cusack. C’est l’occasion de remarquer que le micro retient souvent bien plus que l’objet direct de l’attention du preneur de son. Lointain trafic ou chant des oiseaux, omniprésents en ville et pourtant pas encore l’objet d’un enregistrement spécifique.
Souvent, et en particulier aux oreilles des citadins, le collecteur de sons capte non seulement un lieu et un moment, mais surtout une époque, une tradition, menacée par le passage du temps. C’est le cas des lieux naturels, mais aussi de la ruralité et même déjà de l’industrie, prise dans un cycle d’activités et de désaffectations.
Les mouvements de troupeaux de moutons sont enregistrés par Éric La Casa et inclus dans sa pièce sonore Les pierres du seuil , tandis que  Quiet American  enregistre différents aspects des techniques d’irrigation dans le sud-est asiatique . La ruralité est aussi le lieu de métiers anciens, comme celui de fondeur de cloches, saisi aussi par Éric La Casa . Philip Corner visite une usine textile en Italie et écrit une partition pour ses différents outils . Michael northam capture le son du vent s’engouffrant dans deux tours de métal , Jon Tulchin récolte aussi ces moments où industrie et nature se rejoignent dans la désolation .



JOUER AVEC LE MONDE

La prise de son dite field recording capture un environnement sonore en vue de le faire écouter tel quel, de manière analogue à une pièce de musique. Certains artistes-compositeurs veulent aller plus loin et considérer l’environnement sonore comme un véritable intervenant dans leurs compositions, au même titre qu’un musicien.
David Dunn tente de stimuler le chant du Mimus polyglottos en lui envoyant des sons auxquels il réagit ou compose des partitions pour des musiciens répartis dans un espace géographique donné. Norman Lowrey organise des cérémonies musicales où les voix des participants se mêlent aux enregistrements d’une rivière, le Delaware. Le but de ces cérémonies est de se connecter par le son à «l’intelligence de la rivière».
L’identité sonore d’un lieu ouvert peut aussi être simplement choisi comme élément d’une performance musicale. Maggi Payne  enregistre la pluie qui tombe dans un seau ou sur le même seau retourné. Akio Suzuki utilise un rivage maritime comme ingrédient primordial d’une création sonore. Robert Rutman joue du violoncelle au milieu du trafic automobile.



ÉCOUTER POUR COMPRENDRE

Chez un certain nombre d’artistes, il y a volonté de lier l’acte d’écouter à la recherche d’une forme de sagesse. L’enregistrement de sons provenant de cérémonies religieuses ou de coutumes de différentes régions du monde témoigne d’un effort de connexion par l’intermédiaire d’un sens, l’ouïe, à un univers culturel et religieux difficilement compréhensible dans sa totalité par l’individu d’origine occidentale. Hildegard Westerkamp explore de la sorte en Inde , Loren Nerell en Indonésie, Oz Fritz dans le monde entier.
Une autre manière encore d’appréhender le monde est de tenter d’écouter sa matière physique, en plaçant des micros ou des capteurs dans le sol ou des objets. Toshiya Tsunoda capte les vibrations de l’air, de l’eau ou d’activités humaines telles qu’elles se propagent à travers divers milieux physiques, par exemple le béton . Richard Harrison dresse le portrait d’une colline à partir des variations de potentiel électrique entre différents points du lieu , Jacob Kirkegaard enregistre l’activité volcanique en Islande . Disinformation relève la tête et capte les sons de l’espace, Minori Sato enregistre le silence. Autant de signes, à interpréter, proposés aux auditeurs.


LE RÉEL MATÉRIAU SONORE

L’enregistrement field recording n’est pas une composition musicale. Il s’agit d’une captation pure et simple de l’environnement sonore. Il offre à l’auditeur une expérience sensorielle qui n’implique que l’ouïe, c’est alors à lui de compléter, par l’attention et l’imagination, l’information structurellement incomplète qui lui est proposée. En ce sens, il y a une véritable proposition artistique, une stimulation de l’auditeur par un preneur de son qui décide de tendre son micro à un endroit et un moment donnés et qui sélectionne différents passages de ses enregistrements pour les faire figurer sur un album. Les compilations du site Phonography.org  rassemblent un grand nombre de ces artistes qui proposent d’écouter autrement le monde. En procédant par montages et juxtapositions, Chris Watson, ou  Éric La Casa  manipulent le réel pour raconter une histoire d’un lieu ou d’un cheminement plus personnel.
La manipulation des sons du réel est à la base de la musique électroacoustique, dans laquelle est exploitée la relation dialectique entre l’impact purement sonore des sons et la signification liée à leur origine. On retrouve cette manière de faire dans les travaux de Kristoff K. Roll ou  Hildegard Westerkamp.
L’enregistrement de terrain peut aussi faire l’objet de divers traitements et filtrages qui transforment le son, jusqu’à parfois rendre son origine méconnaissable. C’est le cas de Francisco Lopez, qui tient à éliminer toute dimension documentaire de ses œuvres pourtant basées sur des enregistrements de terrain , ou  Aki Onda.

 

 

 

 

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  QUELQUES RÉFÉRENCES SUPPLÉMENTAIRES

 

Kalerne (Yannick Danby et Olivier Féraud)

Cédric Peyronnet (Cartographie du Taurion)

Stephen Brown (Hear Sound Project)

Sonatura, le blog des audionaturalistes

Gruenrecorder (Label Field Recording)

The NatureSound Society Japan

Naturophonia (Fernand Deroussen, Audionaturaliste)

Promeneurs écoutant (Marc et Olivier Namblard, Audionaturalistes)

La grive solitaire (Bernard Fort, compositeur, ornithologue

La musique du dehors, notes sur la phonograhie (Pali Meursault)

Marcher, écouter, composer (Pali Meursault)

 Réinventer le paysage (Pali Meursault) 

Apo 33

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Tag(s) : #REFLEX'SONS