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L’ATTITUDE SPECULATIVE

DES ARTS SONORES ACTUELS,

EXPLORATION ET METHODOLOGIE

de Sylvain Marquis


Sylvain Marquis, compositeur, créateur sonore, enseignant, spécialiste des arts audio, a rédigé une thèse fort intéressante, et de plus, cerise sur le gateau, consultable en ligne sur internet.
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Résumé français

L’expérimentation sonore actuelle se caractérise par une prodigieuse diversité créatrice. Parce que cette pluralité de pratiques s’écarte parfois considérablement des canons musicologiques, son exploration demeure inséparable d’un questionnement méthodologique.

Ainsi, forte d’une démarche associant exploration et réflexivité, cette étude aborde des pratiques sonores connaissant des qualificatifs aussi généraux que nouveaux gestes, musiques expérimentales, arts audio, arts sonores, sound arts, sonic arts ou open musics, mais aussi de nombreuses autres dénominations attachées à certains domaines plus particuliers : improvisation libre, bruitisme, nouvelle lutherie, glitch, clicks and cuts, plunderphonics, art radiophonique, soundscape, drones, micro-sons, field-recording, laptop performance, poésie sonore, software art.

Régions d’un paysage de la création mouvant et morcelé, ces pratiques artistiques s’étendent à travers la fiction littéraires, la critique politique ou l’élaboration logique, autant que dans les champs créatifs du sensible et des affects. Elles peuvent toutefois être liées à partir d’un commun dénominateur : le rôle déterminant du son au sein de leur processus d’existence.

Les nombreux questionnements suscités par les arts audio actuels se trouvent ici abordés selon trois étapes :

Le premier moment effectue un retour historiographique sur l’épistémologie de l’étude de la musique. Les discours sur la musique se trouvent historiquement pris dans un balancement entre expressivité performative et cadrage distancié. Ces deux aspects tendent à se séparer et à exister en parallèle, l’amour investi dans l’expérience sonore étant explicitement coupé de la rationalité de l’analyse. La problématique particulière des arts audio hérite de ce contexte spéculatif et des biais analytiques qui en découlent, notamment des dualités abstraites entre disciplines (esthétique contre sociologie). C’est dans cette situation que les arts audio bousculent certaines conventions musicologiques, notamment les notions d’écriture ou de langage dont la pertinence devient variable. Certains d’entre eux questionnent également les limites de l’opération descriptive lorsqu’ils se manifestent uniquement comme Présence sonore sur laquelle le Dire n’a pas prise.

Outre cet héritage de l’histoire, les arts audio se manifestent au sein de différentes manières contemporaines de concevoir l’étude musicale. À ce titre, la période de la « recherche musicale », entre 1943 et 1990, est un antécédent spécifiquement français qui laisse une empreinte de forte scientificité dans l’analyse et la création. Plus généralement, les morphologies actuelles de l’étude de la musique peuvent être partagées entre des conceptions critiques attribuant des qualités (de vérité, de sens) à des objets (l’œuvre, le public), et des lectures relationnelles décrivant les relations via lesquelles s’actualise le phénomène musical au carrefour de ces moyens d’apparition (dispositifs, objets, lieux, concepts, personnes).

Ces observations ouvrent sur un second volet, lequel s’attache à proposer une démarche analytique partant de l’empirisme et du pragmatisme de William James. L’ancien face-à-face sujet/objet y fait place à une articulation entre vécu et représentation dans laquelle on s’attache à faire la distinction entre le plan logique des discours sur l’art et le plan pragmatique de l’expérience artistique. Représentations et discours relèvent de l’abstraction sur le plan des idées mais sont toujours un ajout nouveau dans l’expérience sensible, et par là même une composante supplémentaire de la réalité d’un univers sonore. Ainsi, plutôt que d’opter pour un discours particulier, l’étude pourrait restituer l’ensemble du relief d’un monde sonore rencontré, et ferait émerger les pertinences qui lui sont propres.

Le statut de la connaissance subit là un bouleversement puisqu’elle ne consiste pas à acquérir le contenu positif d’objets musicaux préalablement postulés mais désigne la rencontre de perspectives et d’événements de l’expérience qui sont à la fois enrichissement de soi et tissage de la réalité.

Une musicologie conjonctive des arts audio intervient au moment où s’expérimente le rapport à un univers sonore, moment où se manifeste la Présence de la musique au travers d’un ensemble d’instances (objets, personnes, discours, sons, images). Méthodologiquement, la pratique conjonctive renouvelle son héritage originellement appuyé sur deux piliers : le créateur et l’œuvre. Le premier se voit prolongé vers une typologie des inclinations créatrices, c’est-à-dire des manières de concevoir et de vivre la création sonore. Le second s’étend vers une micrologie de l’écoute, moment privilégié du rapport à l’art audio.

La troisième partie de cette étude dresse l’ébauche d’une exploration raisonnée des arts audio effectuée à partir de la méthode conjonctive. Elle met tout d’abord en visibilité les prises possibles pour investir ces mondes sonores (livres, revues, sites internet, disques, entretiens), puis explore les manières de se penser soi-même que les acteurs de ces mondes déploient.

Les arts audio actuels peuvent être abordés, tant dans leur histoire que dans leur pratique, à partir d’une typologie de l’attitude spéculative qui parcourt ici six grandes tendances générales ou archétypes idéaux de la création sonore : le type conceptuel-programmatique pour lequel l’idée esthétique prévaut sur la réalisation sonore, le type bricoleur-luthier fabriquant d’automates sonores, le type compositeur-architecte centré sur l’élaboration d’un ouvrage sonore, le type kinesthésique-musicien focalisé sur l’action productrice de son, le type contemplatif-audiophile concentré sur l’écoute, le type narratif-éthique donnant à la narration une prééminence sur le son qui la porte. Cette typologie ébauche une discrétisation plus fine de ces pratiques actuelles à partir des inclinations humaines comme facteur déterminant liant intimité et réalisation créatrice.

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English summary
The speculative attitude in current sound arts
Exploration and methodology
Thesis of Musicology under the direction of Jean-Paul Olive
Viva voce on Monday December 10, 2007

The current sound experimentation is characterized by an extraordinary creative diversity. Because this plurality of practice sometimes considerably deviates from musicological orthodoxy, its exploration remains intrinsically linked to a methodological questioning.

Thus, supported by an approach associating exploration and reflexivity, this study investigates sound practices at large, bearing designations as broad as new gestures, experimental musics, audio arts, sound arts, sonic arts or open musics, but also many other denominations associated to specific fields: free improvisation, noise, new instrument making, glitch, clicks and cuts, plunderphonics, radiophonic art, soundscape, drones, micro-sounds, field recording, laptop performance, sound poetry or software art.

These artistic practices, loose pieces in a shifting and disjointed creative landscape, stretch to literary fiction, political criticism, or logical development, as much as to the creative fields of perception and feelings. However, they can be linked by a common denominator: the determining role of sound at the heart of their existing process.

The many questions triggered by current audio arts are being investigated in three parts:

The first part is a historiographical take on the epistemology of the study of the music. Music theories are historically trapped in a vacillation between performative expressivity and distant framing. These two aspects tend to grow apart and exist in a parallel. The love invested in the sound experiment being explicitly cut off from the rationality of the analysis. The particular question of audio arts has inherited a speculative context and analytical twists that result from it; in particular, the abstract dualities between disciplines (aesthetics versus sociology). In this very context, audio arts can shake musicological conventions, and particularly the concepts of writing or language whose relevance has become inconsistent. Some of them also question the limits of the descriptive operation when they only appear as a pure sound Presence on which Words have no take.

In addition to this historical heritage, audio arts appear within various contemporary currents of musical study. This is why the “musical research” period, between 1943 and 1990, is a specifically French antecedent, which leaves a strong scientific imprint in analysis and creation alike. More generally, current morphologies of musical studies can be divided between critical thoughts allocating qualities (truth, meaning) to objects (the work, the audience), and relational readings describing the relations through which the musical phenomenon at the crossroads of these means of appearance is being updated (devices, objects, places, concepts, people).

These observations lead to a second part, which attempts to sketch an analytical approach based on William James’ empiricism and pragmatism. The old-fashioned subject-object opposition has given way to an articulation between lived experience and representation in which one attempts to make the distinction between the logical plane of art theories and the pragmatic level of the artistic experience. Representations and theories are related to abstraction in the field of ideas but always are a new addition to the perceptible experience, and consequently an additional component of the reality of a sound universe itself. Thus, rather than opting for a particular assumption, the study could reinstate the full scope of a given sound world, thus bringing out its own relevance.

The status of knowledge is being strongly challenged here, since it does not consist in acquiring the positive contents of the aforementioned musical objects, but it indicates the encounter between prospects and events of the experience, which are at once a personal fulfilment and a weaving of reality.

A conjunctive musicology of audio arts occurs when the relation to a sound universe is being tested, a time when the Presence of the music emerges through a series of items (objects, people, speech, sounds, images). Methodologically, the conjunctive practice is renewing its heritage originally resting on two pillars: the creator and the work. The first one is being stretched towards a typology of the creative inclinations, i.e. ways of conceiving and of living sound creation. The second one tends towards a micrology of listening, the particular moment of relation to audio art.

The third part of this study outlines a reasoned exploration of audio arts via the conjunctive method. First of all, it throws a light on the possible entries leading to invest these sound worlds (books, reviews, Internet sites, discs, demonstrations, talks). Then, it explores the ways actors of these worlds picture themselves.

Current audio arts can be approached, as much in their history as in their practice, from a typology of the speculative attitude, which, in this study, covers six major directions, or ideal archetypes of sound creation: The conceptual-programming science type for whom the aesthetic idea prevails over the sound production; the instrument-maker type, manufacturer of sound automats; the architect-composer type focused on developing a sound work; the kinetic-musician type focused on the sound-producing action; the contemplative-audiophile type centred on listening; the narrative-ethics type highlighting the narration before the sound which carries it. This typology outlines a finer discretization of these current practices starting with human inclinations as a determining factor binding intimacy and creative production.












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